27 septembre : Cela fait trois semaines que l’équipe éducative
se prépare à recevoir les enfants – réunions,
journées de formation, nettoyages, rangements – et ce
matin de fin septembre, ce sont surtout des grands-mamans et des pères
qui viennent inscrire les enfants. Les mamans font en général
des ménages et gagnent de quoi nourrir la famille.
Très rapidement nous remplissons les classes au-delà de leur capacité réelle
(il y a toujours des enfants qui vont abandonner assez vite alors tant pis s’ils
sont trois par banc pour quelques jours) et devons refuser beaucoup d’enfants
qui se présentent trop tard ou sont trop jeunes pour notre programme (seuls
ceux nés entre 1993 et 1995 sont admis en première année).
Les anciens doivent se réinscrire aussi mais ils sont beaucoup plus détendus
car ils savent que leur place est réservée. On échange quelques
souvenirs du camp qui a clos l’année scolaire passée et tous
ont hâte de mettre un terme à trois mois de désoeuvrement
pour retrouver l’ambiance de l’école.
1er octobre : Pour les nouveaux, le défi est d’arriver à l’heure
: 11.15 en classe. C’est souvent le « dékanji », l’épicier
du coin, qui fait office d’horloge parlante. Pour les anciens, il faut
aussi se lever tôt : 7.30 en classe pour 4 périodes de 45 minutes
et une petite pause dans une cour devenue trop petite pour accueillir 34 enfants
le matin et 42 l’après-midi!
20 octobre : 76 enfants, c’est une lourde responsabilité et
beaucoup
de travail, une présence de tous les instants, une patience à toute épreuve
: certains de ces enfants n’ont jamais tenu de crayons dans leur main,
ne connaissent pas les couleurs, n’ont jamais ouvert de livres ni vu de
cahiers et arrivent directement du petit royaume où ils sont les rois
: la rue. Difficile alors de se plier à des horaires et à une discipline
qui inclut le respect de l’autre. Saad, après quelques semaines
d’école,
crache encore sur son cahier pour effacer ses débuts plus qu’hésitants
dans le tracé des lettres arabes. Il n’arrive pas à garder
une gomme et comme il n’ose plus arracher des mains de ses voisins les
affaires qui lui manquent, il se débrouille à sa façon !!
30 octobre : Nous avons décidé de vous
présenter la classe
des plus grands, ceux qui font en principe leur quatrième et dernière
année avec nous – 9 garçons qui ont entre 12 et 14 ans (les
filles ont été retirées du programme car elles sont à l’âge
où les parents ne voient plus l’intérêt de leur faire
continuer des études). Cette classe se distingue par son sérieux
et son assiduité. Ces jeunes sont rarement absents et même si leurs
performances scolaires ne sont pas extraordinaires, cela fait plaisir de travailler
avec eux. Leurs difficultés à apprendre et à se concentrer
s’explique pourtant si nous regardons de plus prêt la situation familiale
de ces enfant : Hatem et Ali, deux frères, viennent de perdre leur mère
cet été, morte alors qu’elle accouchait de leur petite sœur.
Partie en taxi collectif, alors qu’elle perdait beaucoup de sang, chez
une sage-femme, elle n’est jamais revenue. Les enfants ont 13,12, 8 et
5 ans, la petite sœur de quelques semaines, gardée par une parente
se porte bien. Le père travaille comme palefrenier et se lève à 4
heures du matin. Hatem et Ali se lèvent à 7 heures et les plus
jeunes restent seuls jusqu’au retour des plus grands.
Hussein a lui aussi perdu sa maman partie cet été avec un autre
homme. Le père est venu l’inscrire ainsi que sa sœur plus jeune
et nous a dit s’être remarié dans la semaine pour se venger.
Les 4 enfants (les deux aînés sont avec nous à l’école)
se retrouvent avec une mère de 17 ans.
Rami est seul à la maison avec son frère aîné qui
vient de fendre avec une lame de rasoir la joue d’un de ses cousins, élève
de cette classe. Les parents sont partis en bus avec les plus jeunes travailler
et mendier dans un pays du Golfe pendant le mois du Ramadan…Rami est l’enfant
qui a le plus de difficultés mais c’est aussi celui qui est le plus
livré à lui-même dans une famille extrêmement instable
et violente. Il ne manque pourtant jamais un jour d’école ce qui
nous rend plus patients devant son état de propreté souvent douteux
accompagné de tout un lot d’odeurs, ses cahiers malpropres (mais
il fait ses devoirs par terre) et ses résultats peu satisfaisants.
Khodr a donc ces jours une joue qui a doublé de volume, pas de père
mais un grand frère qui a juré de le venger. Ce même grand
frère avait voulu, il y a quelques jours déchirer et jeter ses
livres d’école et Khodr avait acheté un cadenas pour l’empêcher
d’avoir accès à ses affaires. Malheureusement, il avait réussi à subtiliser
la clé et à la jeter. Khodr est arrivé le lendemain avec
son cartable cadenassé et ses devoirs non faits. Heureusement que l’école
est bien équipée en outils.
Jamil et deux de ses frères et sœurs sont dans nos classes. Le père
et la mère travaillent et Jamil aide son père dans la recyclage
ou la vente d’objets récupérés dans les poubelles.
Khodr (il y en a deux !) est le sixième d’une famille de 9 enfants
qui entrent à tour de rôle dans notre programme. Son père
fabrique des instruments de musique avec ses fils et va les vendre dans la rue.
Nour est le dernier d’une famille de 5 enfants dont le père est
parti depuis longtemps. Poussée par la pauvreté, cette famille
est venue s’installer dans ce quartier pour survivre. L’aîné était
dans notre programme l’année passée mais il a arrêté pour
travailler. Il vend des fruits et des légumes sur une charrette.
Mussa est le dixième enfant d’une famille de onze (le petit dernier
vient d’entrer dans notre programme). Ses parents âgés et
malades dépendent du travail des frères aînés qui
sont palefreniers. Un de ses grands frères qui a suivi notre programme
est apprenti coiffeur.
Nous essaierons de vous présenter régulièrement une classe
afin d’encourager les parrains et marraines de nos enfants ! Sachez tout
de même que grâce à votre soutien régulier ou ponctuel,
tous ces enfants sont en classe au lieu de s’ennuyer chez eux ou de faire
des bêtises dans la rue. Cela n’empêche pas les violences et
les conflits mais ces jeunes savent qu’ils auront alors des comptes à nous
rendre et l’école a un rôle d’autorité que les
parents ont perdu parfois. Témoin, cette petite fille de 12 ans, qui a
téléphoné à un de nos enseignants tard dans la soirée
pour lui rapporter que son frère, élève de notre école,
frappait sa mère et cassait tout dans la cabane. Lorsque Omar a vu sa
sœur parler avec « oustéz (maître) Rami », il a
arrêté tout de suite, a remis de l’ordre et s’est excusé (pour
téléphoner, il a fallu que Hayat sorte de sa cabane avec de quoi
payer la communication et aille demander le portable à un de ses voisins
qui a ce numéro enregistré car les enfants nous appellent parfois).
Merci donc de nous aider dans ce travail ! Votre contribution permet à ces
garçons et à ces filles d’être presque comme tous les
autres enfants de leur âge qui fréquentent une école…Cela
leur rend une dignité et structure leur journée tout en leur permettant
d’acquérir des savoir-faire et des savoir être indispensables à la
vie en société.
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De gauche à droite, derrière : Mussa, Rami, Jamil, Nur et Khodr (sa joue encore intacte…)
Devant : Hussein, Ali, Khodr et Hatem
La batterie et le chargeur au-dessus de la tête des enfants
permettent à 8 néons de prendre le relais en cas de coupure
d’électricité (quotidiennes !) dans les trois salles de classe
qui, très sombres, ont besoin d’éclairage toute la journée.
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